Sollicité par l’État, le ZooParc de Beauval envisage très sérieusement la construction inédite d’un futur centre unique en Europe dédié à la gestion des dauphins en captivité. Un projet baptisé Centre d’Études, de Recherche Scientifique et de Sauvegarde pour Dauphins (CERSSD) dont Rodolphe Delord, Directeur du ZooParc de Beauval, a accepté de nous parler plus en détails.
L’évolution de la législation en matière de captivité des cétacés en France
Le projet porté par le ZooParc de Beauval trouve son origine dans un contexte juridique et institutionnel modifié par l’adoption de la loi du 30 novembre 2021 relative à la lutte contre la maltraitance animale et au renforcement du lien entre les animaux et les humains. Ce texte prévoit notamment la fin progressive des spectacles de cétacés en France et encadre de manière stricte les conditions de détention de ces espèces en captivité. Seuls deux établissements abritent aujourd’hui des cétacés à travers le pays : Planète Sauvage près de Nantes et Marineland à Antibes. La fermeture définitive et précipitée de ce dernier en janvier 2025 a accéléré la nécessité de trouver des solutions concrètes pour les animaux encore présents dans cette structure. La très grande majorité des pensionnaires du parc (oiseaux, poissons, tortues, otaries, etc…) ont été transférés vers d’autres établissements zoologiques français et européens à l’exception de 12 dauphins communs (Tursiops truncatus) et de deux orques (Orcinus orca), tous placés sous la responsabilité des équipes encore sur place, assurant un suivi quotidien des animaux dans l’attente de décisions administratives concernant leur avenir. En Europe, environ 240 dauphins sont actuellement détenus dans des établissements zoologiques ou des structures assimilées, dont un peu plus d’une centaine seulement est intégrée au Programme Européen pour les Espèces menacées (EEP) dédié à cette espèce.

Une demande de l’État français envers le ZooParc de Beauval
Face à cette situation et notamment celle du Marineland d’Antibes, les services de l’État ainsi que plusieurs associations de protection animale, parmi lesquelles C’est assez !, One Voice, Tilikum’s Spirit et Sea Shepherd France, ont engagé des échanges avec le ZooParc de Beauval afin d’évaluer la capacité du parc à accueillir ces animaux dans des conditions conformes au cadre légal actuel. « C’est la Ministre, Agnès Pannier-Runacher, avec Barbara Pompili, ambassadrice déléguée à l’environnement, qui sont directement venues à Beauval en juin 2025 pour nous demander de réfléchir à une solution pour récupérer les animaux du Marineland d’Antibes, déclare Rodolphe Delord, Directeur du ZooParc de Beauval. Il faut surtout éviter que ces animaux ne soient séparés et qu’ils rejoignent des parcs d’attractions dans d’autres pays. » Le Marineland d’Antibes, qui appartient au groupe espagnol Parques Reunidos, détenteur de nombreux parcs d’attractions et de loisirs en Europe, a pour projet de transférer ses douze dauphins et ses deux orques vers des établissements lui appartenant en Espagne.


L’État français bloque actuellement ces transferts dans la crainte de voir les animaux vendus par la suite à d’autres structures, en Asie notamment, où les normes de bien-être animal sont bien moins développées. « Aujourd’hui, il y a une soixantaine de dauphins en captivité qui sont en attente de placement en Europe car plusieurs parcs, en Belgique ou en Suède par exemple, souhaitent fermer leurs delphinariums et arrêter la présentation de cétacés. On entend beaucoup parler de sanctuaires pour accueillir ces animaux, mais d’une part, aucun sanctuaire n’existe à l’heure actuelle, d’autre part nous ne savons pas si ce serait réellement mieux pour les animaux. Il y a un projet de sanctuaire qui a été tenté pour des bélugas mais malheureusement, cela n’a pas fonctionné et les animaux ne se sont pas adaptés. Si un sanctuaire se réalisait en France avec une solution équivalente ou meilleure que le projet de Beauval, avec un lieu, des autorisations administratives, des expertises techniques et surtout des financements nécessaires à la construction et l’exploitation, et bien nous nous retirerons et le soutiendrons. Mais en attendant, nous travaillons avec nos experts, nos vétérinaires, nos biologistes et nos soigneurs animaliers pour mener à bien ce projet. » C’est ainsi qu’après de longues discussions, le Zoo de Beauval est parvenu à présenter un projet d’accueil de dauphins au gouvernement français. « Nous avons beaucoup réfléchi et nous nous sommes revus début septembre pour en discuter. Nous leur avons alors demandé un délai d’un mois et demi pour bâtir un projet, ce que nous avons réussi à faire. C’est un projet révolutionnaire, un investissement de 30 millions d’euros entièrement supporté par Beauval. »

Un futur complexe révolutionnaire pour la présentation de cétacés
Le centre actuellement à l’étude au ZooParc de Beauval est présenté comme un Centre d’Études, de Recherche Scientifique et de Sauvegarde pour Dauphins (CERSSD). « Ce centre n’était pas du tout dans nos projets, indique le Directeur du parc. En 2016, nous avions évoqué un projet d’accueil de dauphins car un autre parc zoologique souhaitait nous confier ses individus, qui sont d’ailleurs finalement partis à Marineland. Mais nous avions de nombreux projets en même temps dont le Dôme équatorial, et pour différentes raisons, nous avons décidé de réaliser le Dôme en priorité. Et heureusement, car cela nous a permis de déplacer nos lamantins et de leur offrir un bassin beaucoup plus spacieux avec un groupe qui s’est agrandi au fil des années. Si nous avions décidé de réaliser un espace pour des dauphins à l’époque, nous n’aurions pas eu les moyens de créer le Dôme et nos lamantins vivraient peut-être toujours dans la serre des gorilles à ce jour, alors que leur bassin était déjà vieillissant et avait besoin d’importants travaux. » Pour ce nouveau projet version 2027, Beauval voit grand. Le site envisagé, situé dans le prolongement de la Grande Volière sud-américaine, représente une surface d’environ deux hectares et demi, est une extension du périmètre existant du parc. « Nous prévoyons un ensemble d’une dizaine de bassins dont trois immenses lagons, quatre bassins au centre du complexe, tous reliés entre eux par des bassins plus petits sous forme de sas de 80 m². Les quatre bassins du centre feront environ 600 m² chacun et les profondeurs seront variables, allant de zones peu profondes adaptées aux soins vétérinaires jusqu’à des bassins atteignant environ dix mètres de profondeur. » L’infrastructure représenterait un volume total estimé à plus de 35 000 m³ d’eau de mer reconstituée, avec une température contrôlée, et vise à offrir la plus grande flexibilité dans la gestion des groupes sociaux, un enjeu central chez les dauphins. « Les bassins au centre, c’est-à-dire ceux dans les coulisses, représentent la taille actuelle du complexe de Planète Sauvage. Il y aura donc en plus les trois lagons qui s’étendent sur 1500 à 2500 m² chacun. »

Cette disposition permettrait des séparations temporaires, des regroupements progressifs ou des isolements médicaux, sans recourir à la manipulation des animaux. « Nous avons le souhait de pouvoir ouvrir l’ensemble des bassins en permanence pour les animaux, de façon à les laisser évoluer librement, complète Rodolphe Delord. Entre chaque bassin, il y aura des espaces de végétation, des îles, des plages, des rochers avec des formes particulières, et sur les deux hectares et demi que représente ce complexe, il y aura un hectare de surface d’eau. C’est quelque chose qui ne s’est jamais construit dans le monde. » Les équipes de Beauval prévoient également de faire cohabiter les dauphins avec de nombreuses espèces de poissons, dans un environnement pensé pour se rapprocher au maximum des conditions naturelles. « Les dauphins vivront avec plein de poissons qui seront issus de la pisciculture française et non pêchés en milieu sauvage. Il y aura des centaines de bars, de maigres, peut-être des mulets, des dorades royales… » L’aménagement intégrera également des reliefs et des zones de replis favorisant la complexité du milieu et la possibilité pour les animaux de se soustraire de la vue des visiteurs. Contrairement à de nombreux delphinariums qui utilisent du chlore et ne permettent pas la présence de poissons, Beauval fera le choix d’une filtration plus coûteuse mais plus respectueuse des animaux. « Nous utiliserons une filtration mécanique et biologique avec une stérilisation par ozone et rayons Ultraviolets, comme nous l’avons déjà mise en place pour le bassin des hippopotames par exemple ou pour les lamantins. » Ce dispositif offrira au public une perception totalement nouvelle des dauphins, observables sous différents angles, évoluant au milieu de bancs de poissons et potentiellement de quelques oiseaux.

Un projet susceptible de redéfinir le modèle des structures accueillant des dauphins dans le monde
Côté visiteurs, le parcours serait pensé comme un cheminement d’environ un kilomètre, ponctué de points d’observation, tant en surface qu’en immersion subaquatique grâce à de larges baies vitrées. « Nous voulons faire quelque chose de totalement différent, de révolutionnaire, quelque chose qui ne s’est jamais fait pour ces animaux et qu’ils ne soient plus considérer comme ils l’étaient avant, c’est-à-dire des attractions. » Des dispositifs pédagogiques détaillés aborderaient la biologie, l’écologie, et les enjeux de conservation des cétacés, sans mise en scène et donc sans spectacle. Les cétacés sont particulièrement menacés par les activités humaines, telles que les captures accidentelles, la pollution, la perte d’habitat, les collisions avec les bateaux et les changements climatiques. Plus de la moitié des espèces de dauphins et de baleines sont en déclin ou mal connues selon l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) et certaines populations de grands dauphins sont menacées. En France, la situation est alarmante avec des milliers de dauphins communs tués chaque année dans les engins de pêche. « Il n’y aura pas de spectacle comme ça se faisait avant, annonce Rodolphe Delord. Les animaux seront présentés dans un décor le plus naturel possible avec des courants marins, des vagues, il y aura un grand centre de recherche scientifique et des grandes salles immersives avec de grandes baies vitrées de 15 mètres de long sur 5 mètres de haut. » Le centre envisagé par Beauval intervient dans un contexte de remise en question du modèle historique des delphinariums. Longtemps axées sur la présentation de spectacles, ces structures sont souvent devenues obsolètes et doivent aujourd’hui composer avec l’évolution des attentes sociétales, des connaissances scientifiques et de la législation.

Le projet de Beauval ne se présente pas comme un delphinarium classique mais s’inscrit plutôt comme une évolution du modèle, combinant hébergement à long terme, observation scientifique et pédagogie. L’absence totale de gradins, de scènes ou de dispositifs liés à des présentations chorégraphiées constitue un marqueur fort de la philosophie du projet. « Nous pourrons accueillir 20 à 30 dauphins simultanément. Les trois lagons représenteront trois biotopes différents : les tropiques, la Méditerranée et l’Océan Atlantique. Ces trois mers sont présentes sur le territoire français et les dauphins communs occupent ces trois milieux avec une eau à partir de 14°C, c’est ce que nous voulons expliquer à nos visiteurs. » Le futur complexe vise donc à établir un modèle de référence, centré sur le bien-être animal, la recherche, la formation et la conservation pour répondre à l’urgence et préparer l’avenir des cétacés en Europe. « Ce projet peut faire évoluer la perception du public, il y a des collègues de delphinariums à l’étranger qui ne sont pas emballés car nous allons monter le niveau à des standards tellement hauts que tous seront obligés de se remettre en question. Les delphinariums n’ont pas évolué depuis 30 ans, et si Marineland avait de moins de moins de visiteurs sur les dernières années, c’est surtout parce qu’ils n’ont pas fait de nouveauté depuis 1989, notamment pour les orques et les dauphins où il n’y a eu aucune évolution en 35 ans. »

La question de la reproduction et des transferts
Le 6 novembre 2025, lors d’une visite officielle à Beauval, le ministre délégué à la Transition écologique Mathieu Lefèvre, nommé en octobre, a affirmé le soutien de l’État au projet présenté par le parc. Si certaines associations ont depuis exprimé des réserves, notamment sur la question de la reproduction et des transferts d’individus vers d’autres établissements zoologiques, le projet demeure à ce jour la seule option concrète pour répondre à l’urgence européenne. « Certaines associations, qui nous ont demandé de faire ce projet, ont changé d’avis et ont voulu que ce soit une maison de retraite pour dauphins, avec l’absence de reproduction, déclare Rodolphe Delord. Mais on ne peut pas gérer une espèce convenablement dans ces conditions. » À ce stade, la reproduction n’est ni un objectif ni une nécessité immédiate, l’Europe comptant déjà de nombreux dauphins à replacer dans les delphinariums, mais elle ne peut être exclue à long terme, notamment dans le respect du bien-être animal. « Ce sont les scientifiques et le bien-être animal qui nous guident, et peut-être qu’un jour il y aura besoin de reproduction, mais pour l’instant ce n’est pas du tout le sujet. » Chez les dauphins, la reproduction est naturelle avec des naissances espacée de quatre à cinq ans, et les solutions pour l’empêcher sont limitées : les implants contraceptifs peuvent provoquer des pathologies graves, la stérilisation est techniquement impossible et la séparation stricte des mâles et des femelles nuit à l’équilibre social des animaux. Toute reproduction éventuelle relèverait donc du Programme d’Élevage Européen de gestion de l’espèce (EEP), aujourd’hui coordonné par l’Oceanogràfic de Valence en Espagne, sous la responsabilité de l’Association Européenne des Zoos et Aquariums (EAZA) et sous contrôle des autorités compétentes.

Il en va de même pour les transferts d’individus qui, s’ils s’avéraient nécessaires pour des raisons scientifiques ou de bien-être, ne pourraient avoir lieu que vers des établissements offrant des conditions au moins équivalentes à celles de Beauval. « Si un à un moment donné un dauphin est exclus du groupe et qu’il devient nécessaire de le faire partir, il ne partira pas dans un pays où les normes environnementales ou de bien-être animal ne sont pas du même niveau que la France et que les installations ne sont pas au moins du même niveau que la nôtre. Et ce ne sera pas non plus pour faire des spectacles comme à l’ancienne. Dans les quelques années à venir ces établissements existeront, il ne restera que quelques delphinariums en Europe mais qui auront totalement changé leur modèle de présentation. » Au-delà de l’accueil des animaux, le centre ambitionne de devenir une référence européenne en matière de recherche scientifique et de conservation. Il pourrait accueillir à terme des programmes de formations pour les étudiants, les biologistes marins, les vétérinaires les soigneurs et les gestionnaires de la faune sauvage, ou bien nouer des partenariats avec des sanctuaires marins. Une équipe mobile pourrait être constituée pour intervenir lors d’échouages ou de situations d’urgence en milieu naturel, sur les côtes françaises. Le parc a également la volonté d’intégrer les soigneurs déjà en charge des dauphins à Planète Sauvage et pourraient également offrir une priorité de recrutement à ceux de Marineland, si les animaux ne sont finalement pas transférés en Espagne.

Des dauphins attendus de Planète Sauvage et potentiellement de Marineland
Le projet du ZooParc de Beauval prévoit l’accueil prioritaire du groupe de dauphins actuellement présent à Planète Sauvage et, sous réserve des décisions ministérielles, de ceux encore hébergés à Marineland. « Le groupe propriétaire de Planète Sauvage ne souhaite plus présenter de dauphins et souhaite s’en séparer car cela représente un investissement conséquent, partage le Directeur du Zoo de Beauval. Ils sont assez pressés mais ils n’ont pas fermé le delphinarium du jour au lendemain, ils ont simplement attendu de trouver le meilleur lieu de placement pour l’annoncer et ils ont accepté de les garder jusqu’à l’ouverture de notre complexe. » Cette approche visait également à éviter une dispersion brutale et aléatoire des individus, comme celle vécue par les dauphins du Parc Astérix en 2021, transférés vers plusieurs établissements faute de solution coordonnée. Si le ZooParc de Beauval accueillera avec certitude les 11 dauphins de Planète Sauvage, concernant les 12 individus de Marineland, des discussions sont en cours. « C’est principalement le Ministère qui discute avec les équipes de Marineland. Le parc aimerait les faire partir en Espagne, ce que le Ministère a décidé de bloquer afin d’éviter un transfert dans un autre pays par la suite. Mais même si les animaux partent en Espagne, ils pourront revenir à Beauval plus tard. Ce que nous voulons, c’est simplement le bien de ces animaux. »

La situation des deux orques encore présentes à Marineland est clairement dissociée de celle des dauphins. Malgré des sollicitations de certaines associations, la direction de Beauval a exclu toute prise en charge de cette espèce. « Nous sommes très clair à ce sujet : c’est impensable pour nous. Les deux orques de Marineland doivent absolument être sociabilisés avec d’autres orques. Pour les dauphins, nous avons l’expertise technique et scientifique pour le faire, nous avons consulté toutes les équipes, techniques, animalières, vétérinaires, toutes sont à fond pour ce projet. Pour les orques, nous ne nous sentons pas capables de les accueillir dans les meilleures conditions et quand nous ne savons pas faire, nous ne faisons pas. » La question du devenir des deux orques de Marineland reste donc traitée séparément par les autorités compétentes. Les travaux du futur complexe devant accueillir les dauphins à Beauval devraient débuter dans les prochaines semaines pour une livraison prévue en février 2027 et l’arrivée des premiers animaux au mois de mars suivant. Celui-ci accueillera donc les dauphins de Planète Sauvage tout en offrant à plus long terme une solution pour les dizaines de dauphins actuellement en attente de placement dans les delphinariums européens. En proposant un modèle sans spectacle, centré sur le bien-être des animaux, la recherche scientifique et la pédagogie, le ZooParc de Beauval entend non seulement répondre à une urgence immédiate mais espère aussi contribuer à la transformation des pratiques européennes et le regard porté sur la captivité des dauphins.





