© Victor Lahcen - Nature et Zoo
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Biotropica ouvre un nouveau chapitre de son histoire avec le Sanctuaire des Crocodiles sacrés du Gange

En 2025, les équipes de Biotropica ont inauguré une installation mêlant reproduction et mixités d’espèces menacées dans un environnement immersif, représentant le plus grand chantier mené dans la serre tropicale depuis son ouverture en 2012. Depuis l’été 2025, les visiteurs du parc ont l’opportunité d’entrer dans le Sanctuaire des Crocodiles sacrés du Gange, un espace de cohabitation unique en Europe où sont présentés les gavials du Gange, accompagnés d’une quinzaine d’espèces d’oiseaux, de reptiles et de poissons asiatiques.

Après le faux-gavial d’Afrique, Biotropica met le cap sur la reproduction du gavial du Gange

Ce projet est le fruit de plusieurs années de réflexion au sein de l’équipe de Biotropica. Le départ, en novembre 2024, du groupe reproducteur de faux-gavials d’Afrique (Mecistops cataphractus) a servi de déclencheur au réaménagement de tout l’espace dévoué aux crocodiliens. « Il était temps d’envoyer nos reproducteurs ailleurs pour qu’ils rencontrent de nouveaux partenaires, explique François Huyghe, directeur de Biotropica et coordinateur européen de l’espèce. Nous gardons toujours l’espèce et présenterons à nouveaux quelques jeunes que nous avons gardés afin de créer, d’ici 10 ans, une toute nouvelle lignée. » Biotropica a en effet assuré pendant plusieurs années la reproduction de cette espèce au point de doubler à lui seul la population européenne. Le parc abrite toujours quelques jeunes individus nés sur place et espère accueillir prochainement un nouveau mâle en provenance des États-Unis dans le but d’apporter une nouvelle diversification génétique au sein de la population européenne. Mais le départ des adultes de cette espèce a ouvert la voie à un nouveau défi de taille, celui de tenter la reproduction du gavial du Gange, un autre crocodilien menacé de disparition. Avec moins de 2000 individus à l’état sauvage, le gavial du Gange est lui aussi classé « En danger critique d’extinction » (CR) sur la liste rouge de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature). Mais en Europe, seuls 24 individus sont répartis dans 7 parcs zoologiques et aucun ne les reproduit actuellement. L’ensemble de la population est constituée de femelles, à l’exception d’un seul mâle. Un défi d’envergure que l’équipe animalière de Biotropica a choisi de relever avec l’ambition de rééditer le succès obtenu avec les faux-gavials d’Afrique.

Une immersion au plus près des gavials et de leurs colocataires

L’ancien espace dédié aux crocodiliens à Biotropica a ainsi été entièrement repensé. « Pour les visiteurs, c’est une grande rénovation de l’espace historique pour lequel nous avons gardé le côté visible depuis la passerelle, en hauteur, et visible depuis le rez-de-chaussée, détaille François Huyghe. Mais nous avons monté les bassins d’un étage de sorte que le rez-de-chaussée permet désormais de voir sous l’eau pour observer la cohabitation entre les gavials du Gange, des poissons et des reptiles. La passerelle permet quant à elle d’être au-dessus du niveau de l’eau et d’être en immersion dans une volière, dans un espace au contact direct de plusieurs espèces d’oiseaux asiatiques qui peuplent les milieux humides, que ce soit les canards, les échassiers, les passereaux et les pigeons. Nous avons presque tout fait nous-même, il y a juste une entreprise qui est intervenue pour faire l’ouvrage béton du bassin car il y avait des éléments assez complexes et cela nous permis un gain de temps dans la réalisation. » Le bassin principal comprend un massif rocheux central, une plage équipée de lampes UV et infrarouges et, surtout, un courant permanent recréant les conditions des grandes rivières ouvertes fréquentées par les gavials dans la nature, très éloignées des milieux forestiers calmes des faux-gavials d’Afrique. « Nous sommes très contents de la dynamique de l’eau dans cet espace. La création d’un courant permanent dans le bassin change beaucoup la vie de nos femelles gavials, elles sont beaucoup plus actives et cela correspond davantage à leurs conditions de vie dans la nature. On se sert de la filtration pour créer le courant ; la puissance des pompes est divisée en plusieurs buses qui sont toutes orientées de façon à créer un grand mouvement circulaire autour du massif rocheux central. Nous avons également créé un deuxième bassin, plus petit, dans lequel il y a une autre pompe qui ne sert pas de filtration mais qui aspire l’eau pour alimenter le grand bassin. Et comme ces deux bassins ne sont pas à la même hauteur, cela créé une cascade entre les deux, le grand bassin se déversant dans le plus petit. »

Un espace pensé pour y abriter des espèces gravement menacées dans leur milieu naturel

Le Sanctuaire des Crocodiles sacrés ne se limite pas aux gavials du Gange, une quinzaine d’espèces asiatiques partagent cet espace, dont certaines sont aussi classées « En danger critique d’extinction » (CR) par l’UICN à l’image de la tortue géante de Bornéo (Orlitia borneensis), du poisson-requin du Mékong (Pangasius sanitwongsei) et du canard à ailes blanches (Asarcornis scutulata). « Le canard à ailes blanches fait l’objet d’un EEP (EAZA Ex-situ Program), qui est géré par le Parc de Branféré. Pour la tortue géante de Bornéo, il existe aussi un EEP mais celui-ci n’enregistre aucune reproduction. Les dernières naissances remontent au début des années 2010, donnant naissance aux femelles qui sont désormais adultes chez nous. Mais depuis, il n’y a pas eu de reproduction en Europe. » Biotropica abrite depuis plusieurs mois un trio de tortues géantes de Bornéo, un mâle et deux femelles. « Le mâle est arrivé de Vienne en mai 2024, et nous avons trouvé les femelles dans un parc zoologique en Espagne l’année dernière. Elles n’étaient pas sexées, nous avons d’abord reçu des photos sur lesquelles nous avons pensé identifier des femelles, et quand elles sont arrivées, nous avons pu le confirmer. Il y a maintenant de fortes chances qu’avec notre trio nous aboutissions à quelque chose un jour, nous l’espérons en tout cas. »

Pour le poisson-requin du Mékong, ou panga géant, il n’existe pas de programme de reproduction mais l’espèce est massivement reproduite en aquaculture. « Sur les poissons asiatiques originaires majoritairement du sous-continent indien, entre l’Inde et l’Indonésie, il y a de nombreuses espèces de poissons qui sont menacées, poursuit François Huyghe. Il n’existe pas d’EEP sur le panga géant, et même si l’espèce disparaît totalement de son aire de répartition, elle restera produite par milliers d’individus à coup d’injections d’hormones dans les fermes d’élevages asiatiques à des fins de consommation humaine. Dans les poissonneries, le filet de poisson premier prix, c’est du filet de panga, c’est-à-dire du poisson-chat asiatique qui vient du Cambodge ou de Thaïlande et qui a été importé jusqu’en Europe. Il en existe plusieurs espèces mais on ne sait jamais laquelle on achète dans un filet. Ce n’est pas du poisson de bonne qualité et, en plus, le bilan carbone est absolument calamiteux. » Les animations, proposées deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, représentent une excellente opportunité d’évoquer ces problématiques aux visiteurs du parc. « Nous parlons de tout cela lors de nos animations auprès des visiteurs. Nous présentons les gavials du Gange et nous finissons par parler de la consommation de poissons, de privilégier les petites pêches côtières de nos pêcheurs français, et ça, les visiteurs le comprennent bien. » Le panga géant fait partie des plus gros poissons d’eau douce de la planète, pouvant atteindre 300 kg et 3 mètres de long. Les six individus intégrés l’été dernier au bassin des gavials sont en réalité présents à Biotropica depuis 2021. De quelques centimètres à leur arrivée, à environ 1,20 mètres aujourd’hui, les équipes du parc ont pris soin de ces animaux pendant plusieurs années en vue de les intégrer à ce projet. « Nous les avons d’abord élevés en aquarium avant de les placer dans le bassin des raies, qui est de taille un peu intermédiaire. Et quand ils ont atteint une taille suffisamment grande, nous les avons déplacés dans la rivière qui entoure l’île des tamarins, et aujourd’hui ils sont dans le bassin des gavials. C’est une belle croissance et nous sommes très contents car ils ont gardé un physique très sportif. Ce sont des poissons de courant, de rivière un peu active, comme les gavials ! »

Une quinzaine d’espèces différentes à observer

Aux côtés de ces espèces gravement menacées de disparition évoluent d’autres poissons et oiseaux bien souvent rares en captivité et parfois eux aussi menacés. Le bassin principal est également le lieu de vie de gouramis géants (Osphronemus goramy), de barbus rosés (Pethia conchonius) et de scléropages d’Asie (Scleropages formosus), une espèce classée « En danger d’extinction » (EN). Au sein de la volière, les visiteurs pourront observer canard mandarin (Aix galericulata), carpophage pauline (Ducula aenea), colombine turvert (Chalcophaps indica), ptilope superbe (Ptilinopus superbus), huppe fasciée (Upupa epops), pirolle à bec rouge (Urocissa erythroryncha), cigogne épiscopale (Ciconia episcopus) et même loriot de Chine (Oriolus chinensis), une espèce encore unique en France. « Nous sommes très contents car il y avait quand même plusieurs paris dans ces mixités, ce sont des choses qui n’étaient pas gravés dans le marbre, reconnait le directeur de Biotropica. Mais globalement, nous avons réussi à faire l’installation que nous imaginions, et pour une petite équipe comme la notre, c’est un excellent travail et je suis fier de ce que cela donne. » Rien n’a été laissé au hasard : les introductions ont suivi un protocole rigoureux, notamment pour les poissons, intégrés en premier à des tailles soigneusement choisies afin d’éviter toute prédation en chaîne. Les oiseaux volent et se perchent précisément aux endroits imaginés pour eux, parfois à proximité immédiate des visiteurs. « C’est tout bête, mais on redécouvre des canards qui volent, nos visiteurs le redécouvrent également, et c’est extraordinaire. Il y a une grande majorité des animaux qui étaient déjà présents au parc, nous avons même l’impression que les habitués n’ont pas été déçus de se dire qu’il n’y avait pas grande nouveauté mise à part la façon de les présenter. Il y a beaucoup d’animaux qui, même s’ils étaient déjà là, n’étaient pas vus ou appréciés de la même façon. Et finalement, il y a quand même une part d’imprévisible pour les visiteurs, on n’embrasse pas d’un seul coup d’œil la totalité des animaux qui sont présents. Mais cela invite vraiment à rester ou à repasser pour, par exemple, voir passer un oiseau de façon imprévue. »

La reproduction des gavials du Gange en ligne de mire

Autour du nouvel espace, l’ancien bassin des femelles gavials du Gange a été rempli de sable pour accueillir les tortues sillonnées, auparavant présentées face à la volière des renards-volants. La nurserie des gavials, qui abrite encore deux jeunes individus dont l’avenir va s’écrire au sein du Sanctuaire, conservera sa structure mais changera de thématique pour accueillir deux jeunes faux-gavials d’Afrique nés en 2023 au parc et actuellement en coulisses, accompagnés de poissons menacés des grands lacs africains. Mais le projet ultime du Sanctuaire des Crocodiles sacrés, c’est bien évidemment la reproduction des gavials du Gange, actuellement inexistante au sein des parcs zoologiques européens. À Biotropica, les deux jeunes gavials du Gange, dont le sexe n’est pas encore connu, pourraient représenter une opportunité cruciale dans la réussite de ce défi. « Nous allons ramener nos jeunes gavials dans le petit bassin en contrebas dans un premier temps, explique François Huyghe. Et dès qu’ils sont assez grands, tout le monde sera ensemble. Nous allons les sexer de façon définitive au moment de leur déplacement et nous prions très fort pour que le plus gros des deux jeunes soit un mâle. Sinon, nous n’aurons que très peu d’options. Il faudrait importer un mâle d’un autre continent, peut-être de Singapour, mais c’est très compliqué sur le plan logistique comme administratif. » Tout l’espoir de l’équipe repose donc sur ce futur sexage, mais la détermination reste totale. « Heureusement, les gavials du Gange sont des animaux avec un avenir long. Sauf accident, une femelle de 60 ans peut encore se reproduire même si elle n’a jamais reproduit avant. Il faut simplement la maintenir dans de bonnes conditions, et il y a de fortes chances pour que ça fonctionne. Je suis convaincu que ce n’est pas plus compliqué à reproduire qu’une autre espèce, il suffit simplement d’avoir un mâle. »

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